17 février 2006

Neil a vu... l'expo Pierre Bonnard

Comme le cinéma propose beaucoup de merveilles auxquelles mon portefeuille se refuse, je me vois contraint de reporter mes velléités culturelles vers des arts mineurs comme la peinture ou la photographie. D’où ma visite de l’exposition Bonnard au musée d’Art moderne de Paris, la fabuleuse, l’exceptionnelle, l’expo définitive sur un artiste ayant franchi la sublime porte du génie : Pierre Bonnard.

Question : à part Cécile et Sarah, qui connaît Pierre Bonnard ?

Mmh…

Damien, baisse le bras, t’es lourd. Bon, personne, c’est bien ce qu’il me semblait. Et savez-vous pourquoi vous ne connaissez pas Pierre Bonnard, celui dont les œuvres, par-delà une lecture hédoniste que contredit d’ailleurs une mélancolie prégnante, invitent à un décélération du regard, à un « arrêt du temps » ? Parce qu’il n’a pas inventé le vermillon, le Pierrot, tout simplement !

Bonnard a contribué à fonder au début du xxe siècle le mouvement nabi (« prophète », en toute simplicité). À vue de nez, il s’agit d’un courant de l’impressionnisme. Un courant turbide. Les principales caractéristiques du nabi, d’après ce que nous avons pu déduire, sont : une affection outrancière pour l’ocre, qui transforme les tableaux les plus asiatiques en scènes africaines ; la manie de fondre les personnages dans le décor, donnant à chaque œuvre un côté « Où est Charlie ? » ludique mais lassant ; une obsession toute particulière pour les dames dans des baignoires ; et enfin une tradition curieuse consistant à couper les tableau en deux par un arbre, une porte, un paravent, n’importe quoi qui donne l’impression d’avoir affaire à un diptyque non assumé ! En plus ils mettent des arbres partout, tel le dessinateur moyen qui a la flemme de se taper tout le décor et préfère présenter un gros feuillage en avant-plan pour s’épargner les chatoiements du soleil couchant sur la colline.

Ajoutez à ça une obsession des chats et une conception toute particulière de la perspective (quatre ou cinq points de fuite et la vie paraît plus belle !) et vous obtenez une grosse soupe de couleur sans grand intérêt. La jeune fille qui m’accompagnait et moi avons bien rigolé devant ces croûtes, malgré les regards noirs des exégètes grabataires venus rendre hommage au génie.

Puis nous avons vu le film. Vingt-cinq minutes. On a tenu cinq. Le principe : une toile de Bonnard filmée caméra au poing par un type qui commente. Il explique que la dame nue dans la baignoire (oui, il y a souvent une dame nue dans une baignoire. Et un miroir aussi) est la femme du peintre, Marthe. Puis il raconte, d’une voix de Frédéric Mitterrand sous Tranxene, la vie du couple, perpétuellement enfermé dans son petit appartement. Ils se lèvent, ils mangent, Pierre peint. Cinquante ans de vie commune. Le commentateur pose quelques questions cruciales de temps à autres, comme « Marthe ressentait-elle encore du désir ? ». En général il conclut par un magistral : « Je ne sais pas ». Puis, zoom arrière après un long détail du contour de la baignoire (fascinant) et, comme on s’attend à passer à une autre toile, il repart sur un autre détail à la con. On a tenu cinq minutes, mais elles semblèrent cinq heures ! Quand notre cinéaste amateur a cette phrase merveilleuse (que je retranscris approximativement) : « Deux guerres et plusieurs révolutions servent de contexte à ces œuvres, sans qu’on y retrouve la moindre trace de ces événements », nous quittons la salle en pouffant. Voilà donc la signification du titre de l’exposition, « L’œuvre d’art, un arrêt du temps ». Moi qui pensais qu’un des rôles de l’artiste consistait justement à refléter dans ses œuvres les tourments et les joies de son époque, quel idiot je fus ! Mais non, l’artiste qui vit la première moitié du xxe siècle (pas vraiment une période creuse de l’Histoire française si je ne m’abuse !) doit peindre des décors foireux à grands coups d’ocre radioactif et représenter quinze fois sa femme dans sa baignoire. Merci monsieur Bonnard pour cette belle vision de l’art ! On s’en souviendra.

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