05 juin 2017

Les incroyables aventures de Bébert Langdon



Le livre par où tout a commencé.


En 2006 sortait au cinéma Da Vinci Code, un film de Ron Howard avec une foule de têtes d’affiche (même si certaines sont un peu oubliées aujourd’hui) : Tom « Forrest Gump » Hanks, Jean « Léon » Reno, Audrey « Amélie Poulain » Tautou, Ian « Gandalf/Magneto/J’ai grave la classe » McKellen… 

À l’époque, nous étions allés le voir, Fute, Marc et moi. Nous n’attendions rien de spécial, mais le casting, le réalisateur (qui avait quand même fait des films comme Apollo XIII), l’espoir d’une intrigue à tiroirs avec conspirations millénaires… nous avaient semblé attrayants.
Nous sommes tombés de haut. Vers la moitié du film, devant la face blême d’un Tom Hanks qui semblait totalement perdu, je glissai à mon camarade : « Il est malade, Tom Hanks, non ? » Ce à quoi il répondit : « Non, je crois qu’il se fait chier. » Et l’évidence se fit instantanément : son personnage, Robert Langdon, « héros » de l’intrigue, n’avait eu strictement rien à faire depuis une demi-heure, et n’aurait du reste rien de plus à faire jusqu’à la fin de l’intrigue. Et personne ne lui avait dit comment jouer ce rôle de héros sans emploi.

Robert Langdon, l'homme-huître !

Commença pour nous un moment de grâce : soudain conscients de la vacuité totale du film, nous avons commencé à délirer. Retrouvant le plaisir du nanarophile, nous avons souri, puis pouffé, puis franchement ri devant les incohérence du scénario et surtout la prétention démesuré du long-métrage à nous faire croire qu’il traitait de sujets cosmiques alors qu’il mettait juste en scène une chasse aux trésors du niveau d’un mauvais jeu de rôle. Cet écart titanesque entre l’ampleur de la promo du film et son pitch faiblard l’avait d’ailleurs fait huer au festival de Cannes, où le réalisateur et toute l’équipe étaient carrément venus le présenter en avant-première, n’ayant peur de rien.

Plus tard, j’ai lu le roman de Dan Brown dont le film était adapté, et à ma grande surprise je l’ai trouvé correct. Certainement pas une grande œuvre de la littérature, même pas de la littérature de genre, mais un roman de gare potable, apte à vous distraire le temps d'un Paris-Bordeaux en deuxième classe. Mais l'ouvrage a bénéficié d’une « polémique » artificielle, le Vatican s’étant apparemment ému des sacrilèges qu’il soulevait (pour spoiler, en gros, le roman part du principe que Jésus-Christ aurait eu des enfants avec Marie-Madeleine, ce qui n’est quand même pas une hérésie de très haut niveau – on a vu bien pire ailleurs). C’est grâce à ce buzz (largement relayé par les médias, ravis de se prêter au jeu de l’éditeur) que le roman a atteint son statut de brûlot sulfureux.

Dan Brown, pas plus con qu’un autre, a surfé sur la vague et s’est investi dans les aventures de son nouveau héros au charisme d’huître : Robert Langdon est donc devenu son personnage principal. Le problème, quand on écrit des histoires à base de chasse aux trésors (mais littéralement hein : le héros trouve un indice conçu pour l’amener à un autre indice, et ainsi de suite jusqu’au boss final), c’est que ça n’impose pas particulièrement de développer les personnages outre-mesure. 

Et ainsi, trois ans plus tard sortait Anges et Démons (en fait adapté du premier roman avec Langdon, mais qui au cinéma se passe après Da Vinci Code… vous suivez ? Non ? C’est vraiment pas grave). La crainte nous étreignait. Marc, Fute et moi avions passé un réel bon moment avec DVC, nous avions ri, nous avions revu le film avec des amis (qui n’avaient d’ailleurs pas bien saisi le délire), c’était de ces expériences qui renforcent une amitié. La suite allait-elle faire aussi fort ?

Ewan McGregor en prêtre. Sûrement un fantasme pour plein de gens en fait...

Ron Howard, toujours à la barre, ne nous a pas déçus. Anges et Démons est largement aussi raté que DVC, mais d’une manière totalement différente. DVC était lent et plombé par son scénario plan-plan (A mène à B qui mène à C qui mène à D…). A&D est agité et court dans tous les sens sans rien comprendre à ce qu’il fait. Le scénario est un fatras absurde impliquant le fils du pape (Ewan McGregor, qui fait ce qu'il peut – oui, Howard a toujours un casting de fou et en fait n’importe quoi), une bombe à antimatière du Cern (si vous êtes vaguement versé dans la physique vous allez vous marrer), des statues dans des églises romaines qui pointent la bonne direction depuis quatre cents ans… Le résultat est con comme la lune et résolument désopilant, d’autant que le scénariste a cette fois essayé de développer le personnage de Langdon (probablement conscient qu’il avait sauté cette étape lors du précédent film).

Et là on atteint le niveau 1 de la caractérisation de personnage. Langdon, d’empâté, devient sportif (on le découvre en train de nager). Il devient aussi, surtout, complètement nul, sans que le scénario ne s’en rende compte. On le voit faire des déductions supposées nous impressionner (« Alors comme ça vous venez du Vatican ? - Comment vous savez ça ? - Le symbole sur vos chaussures. - Impressionnant. Bon en fait je viens de l'ambassade, donc pas du tout d'Italie, mais bon, bien essayé. »). Et il y a évidemment ce moment magique où on découvre que Robert Langdon, spécialiste des symboles, de la sémiologie, du décryptage, de l’histoire médiévale (il est symbologue, un métier qui n’existe pas et traduit surtout l’ignorance de l’auteur du terme « sémiologue »)… ne lit pas le latin.

Passons sur le final de film d’action… non, ne passons pas d’ailleurs. Parce que c’est très révélateur du principal défaut de ces films : ils pensent être des films d’action, ou au moins des thrillers, alors que toutes leurs prouesses consistent à lire des trucs et déduire des machins. Et comme Ron Howard n’est pas exactement un réal subtil, à aucun moment il ne parvient à approcher la délicate alchimie d’un, au hasard, Sherlock (qui réussit ce mélange).

Bref, Anges et Démons nous avait comblés.

Puis, en 2016, l’annonce d’Inferno arrive. Le troisième épisode des aventures de Langdon allait-il se montrer à la hauteur ?
Évidemment, nous étions présents tous les trois pour ce qui était devenu un rituel. Alors, qu’allait donc vivre notre ami Robert à Florence ?

La fine équipe d'Inferno. Croyez-moi, cette jeune femme ne va pas vous décevoir !

Bon sang que c’était bon. Howard a lâché les vannes, tout est désormais possible, toutes les phrases les plus débiles sont accessibles. Le but est, depuis le début, de nous faire comprendre que Langdon est intelligent. C’est normal, dans ce genre d’œuvre, le héros doit légèrement devancer la pensée du spectateur. Mais là, on a l’impression qu’on nous prend pour des incultes absolus. Devant un mélange de lettres devant apparemment signifier quelque chose, Langdon met trois bonnes minutes à dire « mmmh… peut-être une anagramme ? » Mais… mais… tu cherchais quoi, exactement, en remuant les lettres dans ta tête depuis cinq minutes, si c’était pas une anagramme ? c’est pas un mot compliqué et impressionnant, « anagramme », tous les gamins ayant fait un jeu dans Le Journal de Mickey une fois dans leur vie savent ce que c’est, une anagramme ! Ils savent pas forcément que c’est féminin, mais bon, on s’en fout.

L'équipe de tournage. Sérieux, on voit bien qu'il y a un souci, non ?
Même Ron Howard (sous la casquette) regarde ailleurs, genre "Je sais pas ce que
je fais sur cette photo !
"

Tout le film est à l’avenant, avec un méchant complètement absurde, un plan de méchant encore plus con, des « scènes d’action » que n’oserait pas le Golden Moustache (une course-poursuite avec des drones, notamment, qui atteint des sommets de nawak), des retournements de situation à faire pleurer un scénariste de sitcom… définitivement, cet Inferno ne nous a pas laissé tomber, et nous avons longuement débriefé à une crêperie proche en nous marrant bien fort.

Voilà pour vous expliquer ma (notre) relation un peu spéciale à la saga Robert Langdon. Et si un jour, Ron Howard adapte Le Symbole perdu (autre opus mettant apparemment en scène les francs-maçons !), nous irons, naturellement.

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