11 avril 2018

Plage de graviers



Comme vous l'avez peut-être remarqué, en ce moment, c'est la grève de la SNCF.
A une époque, il n'y a pas si longtemps, je considérais les grèves comme des phénomènes météorologiques récurrents : ça revient tous les ans, c'est un peu chiant mais bon, c'est comme ça, c'est la nature. Et comme j'avais la chance d'être un lève-tôt sans grosses contraintes horaires, je n'ai jamais eu de gros problèmes pour arriver à l'heure.

Aujourd'hui que je suis un peu plus la vie politique de mon pays, je me sens beaucoup plus solidaire. Bon, ok, ça me complique un peu mon week-end : là, par exemple, je devais partir vendredi dans le Sud-Ouest, finalement ce sera jeudi. Eh oui, aujourd'hui encore j'ai la « chance » d'être auto-entrepreneur, et donc je suis relativement libre de sacrifier un jour pour convenances personnelles, sans aucune indemnité bien entendu. 

Il semble toutefois que pas mal de gens considèrent la SNCF comme une horde d'improductifs qui passent leur temps les doigts de pied en éventail (et pas seulement en période de grève), à qui la privatisation de cette monstruosité préhistorique mettra un bon coup de pied au cul. Qu'importe si l'expérience, tentée à l'étranger, a abouti à des catastrophes de grande ampleur, tant économiques qu'humaines.

Mais ces derniers temps, une alternative que je ne connaissais pas est apparue par ci par là : des citoyens qui reprochent aux cheminots de « prendre les usagers en otage » (expression bien connue des éditocrates un peu réacs) alors qu'ils pourraient faire « la grève de la gratuité », c'est-à-dire continuer le service, mais sans faire payer les voyageurs. 

Idée intéressante me direz-vous : en effet, dans cette logique, seuls les patrons, les responsables, souffriraient vraiment de la grève, elle serait donc bien plus efficace. En outre elle provoquerait une adhésion immédiate des masses, qui ne pensent qu'à l'argent et seraient donc ravies de voyager gratis. Une solution parfaite, impeccable, c'est beau comme une pièce de puzzle qui s'assemble bien.

Notez que je n'ai rien contre l'idée de transports gratuits, hein, je pense même que
c'est ce vers quoi devrait tendre une société bien élevée.

Sauf que c'est interdit. Oui, les syndicats du rail ont déjà essayé de faire passer cette « grève de la pince » (du nom de la poinçonneuse des contrôleurs), mais figurez-vous que c'est complètement illégal, et que les cheminots qui s'y essaieraient s'exposeraient à de lourdes sanctions. Alors que la grève normale, elle, même si ça épate encore pas mal de monde, figurez-vous que c'est un droit (même qu'il y a des gens qui sont morts pour). Et que les cheminots, ces salauds fainéants et veules, n'en sont pas moins respectueux du droit (sans quoi ils auraient tout simplement été montrer à Macron comment on fixe les rails sur les traverses, avec ses doigts en guise de boulons). 

Par ailleurs (et là j'entre dans mes conjectures personnelles), en imaginant qu'une telle démarche soit mise en œuvre, il est en effet possible qu'elle fasse chier quelques comptables dans les bureaux de la SNCF. Mais en définitive, à partir du moment où les trains roulent, que les cheminots portent un brassard et distribuent des tracts ou pas, tout le monde s'en fout qu'ils fassent grève. 
La SNCF, c'est d'abord un service public, son but n'est pas de générer des recettes mirobolantes pour plaire aux actionnaires. Et de fait, ce qui ennuie le plus les élites en cas de grève, c'est que ça gêne les affaires ! 
M. De Mesmaeker* (nom pris au hasard) ne peut plus venir de Bruxelles pour signer les juteux contrats avec MM. Ducran et Lapoigne, installés au Havre. Le convoi de joints d'étanchéité pour conduits d'évacuation de ventilateur de morgue Alphonse Robichut ne pourra pas être livré à temps pour le Salon des pompes funèbres de Montceau-les-Mines. Et ça, ça fait perdre de l'argent au capital.



* Savez-vous que ça se prononce « deumessmékèr » ? Et que le nom a été choisi précisément parce qu'il était impossible à prononcer correctement du premier coup par un Français ? Ben vous aurez appris un truc.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

"il était impossible à prononcer correctement du premier coup par un Français"
sauf si on a fait un peu d'allemand. Ca aide :)

sinon, sur les "otages", voir la video du Stagirite (et tout sa chaine en fait)
https://www.youtube.com/watch?v=E4kpR8NLFXQ

Neil a dit…

Il ne me semble pas que les Allemands ait des "ae" (ou alors c'est utilisé pour symboliser le umlaut : ä, mais du coup ça ne se prononce pas pareil)...
De fait en allemand, ça se prononcerait "deumessmèkér", alors qu'en wallon c'est (si je ne dis pas de bêtise) "deumessmékèr"... c'est subtil, mais pas pareil ^_^

Et oui, le Stagirite, c'est très bon. Mangez-en !

Victor von Jul a dit…

J'aime beaucoup les remarques des petits personnages, ça sent le vécu :P
"Ben si, la grève, c'est un droit constitutionnel. On se bat dans les frontières du droit." <-- OUI ! Pan dans les dents, les mécontents ! :P

Anonyme a dit…

Question rapide : je peux reprendre la petite bd sur facebook, c'est pour expliquer à un cousin ?

(en mettant un lien vers le blog, bien entendu)

Merci d'avance !

Neil a dit…

Aucun problème ^_^