Ex nihilo Neil

13 janvier 2020

Croyance épistémique





Il y a quelque temps, j’assistai à une conférence très pompeusement intitulée « Le libre exercice de la citoyenneté est-il possible sans une solide culture scientifique ? » Étant citoyen et cultivé scientifiquement, le sujet m’intéresse. 

On y trouvait plusieurs dirigeants de centres de vulgarisation (dont la Cité de l’espace de Toulouse) et Claudie Haigneré, spationaute française, ex-ministre de la Recherche, qui ont surtout parlé de vulgarisation de l’astronomie et du voyage spatial. Lors de la séance de questions-réponses, Haigneré a notamment révélé que depuis quelques années, des gens l’arrêtaient dans la rue pour lui demander, tout à fait sérieusement, « et alors, la Terre, elle est vraiment ronde ? »

Oui, si vous tombez de votre chaise, c’est que vous ne fréquentez pas les chaînes de vulgarisation scientifiques de YouTube, où les Bruce Benamran, Astronogeek et autres Tronche en Biais se font régulièrement harceler par des complotistes de tous poils, notamment des platistes (des gens pensant que la Terre est plate). Le phénomène est à la mode, et si on trouve certainement parmi eux une part de trolls à l’ancienne, une portion non négligeable est sans doute tout à fait sincère. 

Ce qui est absurde : chacun sait que la Terre est en forme d'assiette creuse
(et la Lune en forme de cuillère, juste à côté).
Quelle est la réponse d’Haigneré et consorts ? La pédagogie, bien sûr. Il faut expliquer à ces pauvres égarés que non, la Terre est bien ronde, regardez, voilà les photos. Les scientifiques le savent, donc c’est vrai. 

Je suis sorti de cette conférence assez navré, pour tout vous dire. Navré que la vulgarisation scientifique, pour ceux qu'il va bien falloir que j'appelle des élites, se borne apparemment à répéter inlassablement la parole des savants. 
Faisons une petite expérience de pensée : imaginez que depuis tout petits on vous explique que la Terre est ronde (ça va, c'est pas trop dur comme exercice ?). On vous l’a appris, c’est comme ça, voilà. Puis vous tombez sur un mec qui vous dit qu’en fait, non, elle est plate, la preuve, on ne sent pas la rotondité sous nos pieds ; on voit bien, en regardant au loin, qu’elle est plate, pourquoi serait-elle différente de ce que nos sens nous indiquent ?

Eh bien, dans ces conditions, je ne vois pas de raisons particulières de croire davantage l’un que l’autre. Le platiste vous sort des arguments d’autorité, mais mon instituteur aussi me sortait des arguments d’autorité. On pourrait parfaitement imaginer la situation inverse (à savoir j'ai appris que la Terre est plate, et quelqu'un débarque un jour en me disant qu'en fait elle est ronde), que ça ne changerait rien à la valeur des deux options. Alors qu’est-ce qui différencie les deux hypothèses ?

La différence, vous le savez sans doute, c’est la démarche scientifique. C’est-à-dire exactement ce qu’on n’explique pas aux gens. La différence, c’est qu’on a mis au point, tout au long de la très longue histoire des sciences, une méthode qui vise à s’extraire de la simple croyance, de l’intuition, de la certitude, pour s’approcher au maximum de la réalité, du vrai fonctionnement de la nature. Ce n’est pas simple, et ça a des défauts, mais c’est ce qu’on a trouvé de plus efficace pour éviter les erreurs. Et c’est cette méthode qui permet de ranger la physique, les mathématiques et la sociologie dans la case des sciences, et l’astrologie, la psychanalyse et l’homéopathie dans celle des charlataneries des pseudosciences. 

Moralité : il faut d'abord enseigner la rationalité, et donc la démarche scientifique, et après on peut passer
aux conclusions de la science (et si le sujet vous intéresse, je vous encourage à vous renseigner
sur les travaux de ce monsieur).

Mais si on n’explique pas cette méthode (qui n’est pourtant pas si compliquée), comment voulez-vous que les gens parviennent à un réel recul critique ? Comment voulez-vous qu’ils sachent distinguer le vrai du faux, le bon argument d’autorité du mauvais ? Alors quand on leur dira que la Terre est plate, puis que « mais non, elle est ronde ! », ils vont juste tirer au sort qui croire, et on aura du bol s’ils tombent sur le bon. 

Après, quitte à parler de complot, on pourrait imaginer que les savants ont tout intérêt à garder les gens dépendants de leur parole. Mais c’est aller un peu loin je pense. Je me contenterai d’une observation : j’ai fait des études scientifiques (bac + 5), et il a fallu que j’arrive en master pour qu’on me parle d’épistémologie et du fonctionnement de la méthode scientifique, de Karl Popper et du concept de réfutabilité. Et encore, c'est parce que j’avais pris les bonnes options. Je pense qu’il y a là quelque chose de fondamental à revoir.

6 commentaires:

SammyDay a dit…

C'est l'un des gros problèmes qui fait que les fake news, les complotismes et la méfiance envers les scientifiques (par exemple la médecine) progresse : un problème de bases d'enseignement qui ne permettent pas aux gens de penser par eux-mêmes, mais de devoir systématiquement se référer à des autorités pour argumenter.

Perso, je ne suis pas allé aussi loin dans mes études, mais mon entourage m'a éduqué à penser et réfléchir par moi-même. Alors Popper, je connaissais pas, mais la méthode scientifique, je la pratique tous les jours (notamment pour essayer de rédiger correctement des articles de Wikipédia lorsque je ne connais pas forcément bien le sujet, et qu'il faut faire le tri entre les sources pour déterminer les plus fiables).

Malheureusement, la pédagogie n'est pas une vertu scientifique.

Neil a dit…

Tout à fait. D'ailleurs, aux dernières nouvelles, on n'enseignait guère la pédagogie aux enseignants du secondaire (en tout cas ce n'était pas la priorité).

Pour simplifier, Popper est celui qui a défini le concept de réfutabilité : une théorie scientifique, c'est une théorie que l'on peut réfuter. On peut établir une expérience telle que, si elle est vérifiée, elle prouve que la théorie est fausse. Et, en gros, tant qu'on n'a pas prouvé qu'elle était fausse, on peut considérer qu'elle est valide.
Ce qui revient à dire que tout ce qui est présenté comme irréfutable tient de la foi, de la conviction, et non de la science. On parle de pseudoscience, par exemple l'astrologie, puisque même si on crée une expérience qui prouve qu'elle a tort, les partisans trouveront toujours une explication ad hoc pour dire que mais si, en fait ça marche.

Oud a dit…

Je comprends que tu sois déçu de ta conférence. Ce qu’on attend de la vulgarisation des sciences, c’est justement d’expliquer les sciences avec des expériences de la vie de tous les jours afin que les gens comprennent ; ou, à tout le moins, de réaliser des expériences que les gens puissent voir, ressentir s’ils ne peuvent les réaliser eux-mêmes.
J’aime beaucoup ta citation de Popper ; je ne le connaissais pas.
Ce qui est sûr, c’est que Descartes serait vivant, il serait en dépression aujourd’hui : il me l’a dit avant de mourir (si si je t’assure ! De toute façon, tu ne peux pas prouver le contraire :-D). Je suis d’accord avec toi : on n’enseigne pas bien (voire on n’enseigne pas du tout) la démarche scientifique ni l’habitude de questionner et de remettre en doute ce qu’on voit/entend/ressent/perçois.
A vrai dire, je crois que nous sommes vraiment dans le monde de la quantité et de l’immédiateté. Nous recevons beaucoup d’informations (vraies et fausses) qui sont diffusées tellement vite et à grande échelle, que nous voulons avoir des explications simples et rapides à assimiler. On n’a pas le temps de chercher objectivement, poser des questions à des gens qui ont différents point de vue. Trop long, trop compliqué, trop fatiguant. En ce sens, un argument d’autorité (Qqun de connu par exemple qui dit que la terre est plate), ma perception, plus les autres gens normaux qui me disent aussi qu’ils perçoivent bien que la terre est plate et hop ! Je deviens platiste. Mais, pour bien faire je devrais me dire que c’est une opinion a priori ; si je donne mon opinion à tout va, je dois bien insister sur ce bémol (ce que font très peu de personnes). Et si plus tard je suis à nouveau confronté au sujet 1 fois, 2 fois, 3 fois, logiquement à un moment, je me dis que je dois approfondir, questionner, adopter une démarche rationnelle. Et il faut aussi redonner mon opinion et en débattre argument contre argument ; mais je suis pessimiste là-dessus : aujourd’hui, peu de gens sont prêts à discuter et débattre calmement et rationnellement (que ce soit à propos des sciences ou d’autres sujets d’ailleurs).

Victor von Jul a dit…

"Ce qui est absurde : chacun sait que la Terre est en forme d'assiette creuse (et la Lune en forme de cuillère, juste à côté)." <- je connais cette citation, mais aucune idée d'où je l'ai lue... Est-ce que tu pourrais rafraîchir ma mémoire STP ?

Neil a dit…

Ce n'est pas une citation précise, j'ai un peu brodé à partir d'un vague souvenir d'un livre de Terry Pratchett. Mais je saurais plus dire exactement...

SammyDay a dit…

Ça me dit également quelque chose, et pourtant je n'ai vraiment lu qu'un seul Pratchett, donc ce serait fort étonnant que nous ayons le même souvenir. En même temps cette formule n'est pas forcément unique.