10 juin 2016

La faute au système

J’assume difficilement le post de la semaine dernière… J'ai l'impression de taper sur les mauvaises personnes, et je vais tâcher de m'en expliquer. 
Le système actuel a un effet assez simple à résumer, mais très complexe à conjurer : il crée deux catégories de gens (sans compter les riches). 




C’est assez logique si l’on considère que les progrès techniques de ce dernier siècle ont transformé le travail : celui-ci est devenu considérablement plus productif et moins pénible. Pour résumer, il faut dix (vingt ? trente ?) fois moins de gens pour assurer le même travail qu’il y a quarante ans (les vrais chiffres dépendent évidemment du travail en question, mais c’est l’idée, et je pèche sûrement par modestie). De par le fait, la force de travail est moins nécessaire. 

Y en a qui regrettent cette époque. Moi, ça va.

C’est bien. C’est une bonne chose. Qui se plaindrait qu’on n’ait plus besoin de se péter le dos à labourer les champs à l’araire ou de se ruiner la santé sur les chaînes de montage fordistes… ? 
Par ailleurs, je porte votre attention sur le fait que ce travail n’est pas là pour occuper les gens, mais pour produire la richesse (au sens très large) nécessaire à la bonne marche du pays, et donc au bonheur et à l’épanouissement de ses habitants (là aussi au sens très large). Nous avons en France une culture du travail qui a tendance à aller à l'encontre de cette réalité, mais il ne faut pas la pervertir : le travail, c'est génial quand on le choisit et qu'on le pratique avec plaisir. Pas quand on y est contraint et forcé !

Je n'ai rien contre le travail, hein, j'adore mon métier. J'en ai contre l'emploi.
Ce n'est pas la même chose, et j'y reviendrai un jour, car c'est une subtilité qui me touche particulièrement.

À partir du moment où cette richesse est produite, il n’y a pas de raison que les gens qui l’ont produite en soient privés. Or, à partir de là, on a deux possibilités

- Ou bien on répartit le travail nécessaire entre toute la population, chacun ne travaille plus que trois heures par jour (là encore, je suis sûrement largement au-dessus du vrai chiffre, il me semble avoir lu une fois que « trois heures par semaine » seraient, aujourd'hui, amplement suffisantes) et tout le travail est fait, la richesse est produite et rerépartie entre chacun. Théoriquement, il faut bien comprendre que ça signifierait « tout le monde travaille trois heures par semaine et reçoit le même salaire qu’un travailleur moyen aujourd’hui* ». Pour fixer les idées, la richesse produite actuellement en France est de 2 800 milliards d’euros par an (ça s’appelle le PIB). Rapportée à la population totale, ça donne environ 3 700 euros par mois. Oui. Ça c’est ce qu’un Français crée par mois, en moyenne. En comptant tout le monde, hein, les adultes, les ados, les nouveaux-nés, les retraités, les Arabes, tout le monde ! 

- Ou bien on embauche le minimum de personnes pour faire le taf, en les faisant travailler à bloc, et on donne un peu d’argent aux autres pour qu’ils puissent consommer. Alors oui, je sais que comme ça, ça a l’air débile comme solution, mais il faut penser en patron : quand on est patron, un employé ça coûte très cher. Plus qu’on ne le pense souvent (en gros, deux fois plus, puisque les employeurs s'acquittent de cotisations – qu'ils appellent vicieusement des « charges » – qui nous reviennent sous d'autres formes... j'y reviendrai une autre fois). 

Ce n’est pas de la méchanceté de la part des patrons, c’est un simple calcul comptable. Bien sûr qu’ils veulent le moins d’employés possible pour le même travail. Bien sûr que le passage aux 35 heures n’a motivé aucun employeur à embaucher plus : ils ont juste instauré des RTT pour limiter la casse, n’importe quel gestionnaire avec deux neurones connectés aurait fait pareil. 

Si vous ne changez pas le système de redistribution derrière, les 35 heures sont impraticables, elles conduisent juste à faire travailler plus les mêmes, pour gagner autant (je parle beaucoup des 35 heures, c'est parce qu'ils sont en train de les supprimer au Sénat, dans une certaine indifférence). Embaucher deux salariés pour faire le travail d’un seul coûte beaucoup plus cher. Les petits patrons ne peuvent pas se le permettre, leur boîte coulerait. Les grands patrons ne le font pas, parce que ça effraierait les actionnaires. Et de toute façon c’est une dépense inutile, absurde au niveau comptable

En outre, mais là je suis mauvaise langue, le fait que la moitié de la population soit obligée
de faire la queue à Pôle Emploi pour mendier du travail est une méthode de motivation
sans égale auprès du personnel. Je suppose que c'est enseigné dans les cours de management
(option "méthodes passives").

Le système actuel n’est pas mal pensé. Il est au contraire diaboliquement bien fichu, puisqu'il s'auto-entretient : il pressurise ceux qui ont du travail et culpabilise ceux qui n'en ont pas, rendant les deux catégories incapables de s'en extraire sous la pression sociale
Et il est objectivement néfaste, il répand littéralement le mal : les employés sont stressés, les chômeurs sont dépressifs. Des couples se séparent, des enfants sont maltraités, des gens se suicident. Ils sautent par la fenêtre de leur bureau, acculés par la pression délirante instaurée par ce système. Et le système est conçu comme ça. 

Et ça ne changera pas, les métiers vont continuer à se simplifier, de moins en moins de travailleurs seront nécessaires pour les mêmes choses, le chômage ne baissera pas, quelles que soient les mesures prises, pas plus que la marée ne va s’inverser parce qu’on érige des digues de sable. 
Resterait à comprendre par quel procédé magique le fait que le travail devienne moins dur a pu être retourné contre nous. Et par qui.

* On est bien d'accord que je parle ici du travail nécessaire pour produire la richesse, mais ça ne signifie pas qu'on ne ferait rien par ailleurs. Il y a bien d'autres manières de contribuer à la société que d'améliorer les profits d'une entreprise. J'y reviendrai aussi... woh, il faut que je revienne sur plein de trucs en fait !

10 commentaires:

SammyDay a dit…

Tout travail, même bénévole, crée de la richesse... mais pas forcément matérielle.

Et ceux qui tiennent un blog BD le savent bien :-)

Neil a dit…

Tûtafait. On pourrait d'ailleurs débattre de qui est le plus bénéfique pour la société, un grand patron qui ferme une usine alors qu'il fait des bénéfices, ou un bénévole dans une association d'utilité publique...
Mais bon, autre sujet, autre post ^_^

Sam a dit…

Quelques précisions utiles:
- 3700€/personne (je ne vérifie pas le calcul, je te fais confiance), ça peut donner l'idée que l'on est assis sur un tas d'or. Mais il faut déduire les dépenses de santé, entretien, fonctionnement...dont j'ai souvent l'impression qu'on les sous-estime.
- la répartition du travail est aussi plus complexe. D'une part il est question de compétences (la fin du travail à la chaîne, c'est bien, mais quid des personnes non qualifiées) et de volonté (va demander à un médecin de diviser son salaire par deux pour retrouver une vie normale)
- L'indifférence autour du Sénat est assez prévisible. Leur ré-écriture de la loi travail est un instrument de communication politique dont le gouvernement et l'assemblée ne tiendront absolument pas compte lors de la prochaine navette parlementaire.

++

Neil a dit…

Je suis d'accord avec tout ça, bien sûr mes calculs sont exagérés et simplistes, c'est pour donner un ordre d'idée.
Pour ce qui est de la répartition du travail, elle est complexe mais mériterait clairement d'être repensée en profondeur, car la version actuelle ne me semble nullement optimale (en tout cas pour la très large majorité des gens).
Quant au gouvernement, je n'en attends rien, il ne travaille pas pour nous aider, de toute évidence, au mieux pour se faire élire l'année prochaine.

Oud a dit…

Je passe en mode utopique. On nous a appris qu'il fallait toujours plus de richesses matérielles, toujours plus de croissance (plus de PIB). Mais est-ce vrai ? L'humanité pourrait définir chaque année la quantité de richesses matérielles à produire. Ainsi, une fois que chacun aurait atteint son quota de participation à l'effort collectif, il pourrait passer à la création de richesses non-matérielles. Mais que se passe-t-il si je créer plus de richesses matérielles (ou non-matérielles) que le quota prévu ? On se heurte là à des problèmes de liberté. Dans le passé, c'est en étant libre et en étant en concurrence que l'humanité a progressé. Je ne pense pas qu'on sache faire autrement (là, c'est mon mode pessimiste). Et tant qu'il y a de la concurrence créer des richesses matérielles ou,non, il y aura des hommes "plus productifs" et des hommes "moins productifs" avec les conséquences que nous connaissons. Je n'ai pas de solution miracle malheureusement.

Neil a dit…

C'est une vision capitaliste de la société. Qui est "plus productif" pour la société, à l'arrivée, le grand patron qui ferme une usine en France et met des familles entières au chômage, ou le bénévole qui bosse dans une Amap ? Ça se discute.

Par ailleurs le choix du PIB pour déterminer la richesse d'un pays est lui aussi discutable : un accident de voiture, par exemple, ça augmente le PIB.

Oud a dit…

Oui, c'est une vision capitaliste . Le monde entier est un système capitaliste! Je ne suis pas d'accord non plus avec cette vision du monde, mais c'est comme ça. Ce que je veux dire, c'est qu'il faut que l'espèce humaine au global se fixe des challenges pour progresser. C'est indispensable. Le fait est que le seul moyen que nous ayons trouvé pour le faire est que des groupes d'humains se challengent entre eux (avec les conséquences plus ou moins heureuses que nous constatons). Moi, honnêtement, j'adorerais qu'on raisonne autrement; on ferait vraiment de grandes choses. Mais c'est utopique.

Le simple fait de mesurer la création de richesses matérielles (ou immatérielles si tant est qu'on puisse le faire), c'est pour se comparer quel pays est le plus productif. On est ds une logique de concurrence.

Lavriae question : L'humanité peut-elle penser autrement et se réinventer ? Ben oui, I have a dream....

Neil a dit…

Pour pouvoir changer d'état d'esprit, il faut déjà avoir conscience qu'on est dans un état d'esprit, que celui-ci n'est pas naturel mais qu'il est induit par la société dans laquelle on évolue.
Actuellement, on en est là : la prise de conscience.
Je suis d'accord, ce n'est pas demain qu'on abattra le capitalisme. On en est juste à la phase où la population est en capacité de comprendre ce qui se passe. C'est ça, l'enjeu actuel, à mon sens. C'est d'ailleurs pour ça que je parle de ça sur mon blog.
Une fois que tout le monde aura bien compris la situation, les enjeux, les tenants et les aboutissants, là, on verra ce qui se passe.

gaelle a dit…

y'a un docu que j'aime bien, ça s'appelle Volem Rien Foutre Al Païs. ca date un poil mais c'est toujours très pertinent
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=58287.html

Neil a dit…

Pierre Carles, toujours une référence ^_^