29 août 2011

Souvenirs d'un chouette été (9)

Et tiens, j'en profite au passage pour modifier le bandeau du blog, ça faisait longtemps que ça me démangeait.

12 août 2011

Les Prétendants d'Elya (11)


Et voici que s'annonce la fin de notre palpitante aventure. Adieu, brave Galaad (Rem's), puissant Pelenor (Sam), doux Fagus (moi), étonnant Vallach' (Nono), intrigant Aléthéïos (JM) et psychotique Azyel (Hervé). J'espère que cette histoire vous aura plu, autant qu'il m'a plu de l'écrire (je rappelle que tout le mérite du scénario revient à mon ami et MJ Marc).
Et c'est parti pour le dernier chapitre.



Dernière bataille

Comme nous posions le pied à terre, le mage des rêves s’approcha de nous :
« J’ai réussi à détruire la plupart des containeurs de vers du Fléau, les quelques subsistant ne devraient pas poser de gros problèmes. En revanche il va falloir rénover le réseau d’égouts de la ville.
— Quelle est toute cette agitation ? » demanda Galaad. Effectivement, la place était couverte de gens en armes, courant en tous sens mais convergeant plus particulièrement vers le palais royal, qui semblait en proie à la plus vive agitation.
« Je pense que les événements au château requièrent vos services, officier », répondit la voix de baryton de Mercutio, jailli d’entre deux murs. Il se retourna vers la reine des Faës, s’inclina respectueusement (sans parvenir toutefois à se faire plus petit) et lui expliqua dans sa langue que, si elle le souhaitait, il allait l’escorter jusqu’à sa forêt. La reine eut un petit sourire mutin et partit aux côtés du colosse marchant droit devant lui. À mesure qu’ils avançaient, des lutins, faunes et autres gnomes sortaient des maisons voisines et les rejoignaient en un étrange cortège de conte de faë. Plus jamais les créatures de la forêt ne revinrent ennuyer la population d’Elya.
« Ça fait quand même un drôle de couple », commenta Vallach’, penchant la tête bizarrement.
« Bon, Aléthéïos, que se passe-t-il au palais ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Peut-être que si nous demandions à un de ces soldats… »
Pelenor tendit alors le bras et ramena jusqu’à lui un homme d’armes qui passait par là. L’interrogatoire du malheureux, dont le front arrivait à peine au sternum du chevalier, fut rapide :
« C’est un coup d’État, le comte de Falonie tente de s’emparer du trône…
— Diantre, le fourbe ! s’exclama Vallach’, redevenu lui-même. Il veut me voler mon royaume ! Nous ne pouvons pas le laisser faire !
— Ne crois pas que je fasse ça pour toi, hérétique, mais il est en effet hors de question de laisser un tel putsch prendre place, s’insurgea Azyel. En avant ! »
Après avoir confié R à deux protecteurs qui passaient, nous nous jetâmes donc à corps perdu dans la bataille, en compagnie bien rodée que nous étions devenus. Les gardes de l’entrée, qui déjà n’en menaient pas large (il faut dire que les plantons, en cette période de tournois et de bals, étaient plutôt là à des fins décoratives), laissèrent leur hallebarde sur place et s’enfuirent dès qu’ils distinguèrent l’air décidé de Pelenor et Galaad (ce en quoi ils se trompaient de peur : à ce moment-là Azyel, prêt à faire feu à tout moment, était de loin le plus redoutable d’entre nous).
L’intérieur du palais était un véritable capharnaüm et nous nous séparâmes pour couvrir plusieurs fronts. Je m’élançai avec Vallach’ à l’assaut d’un escalier qui menait à de vastes couloirs de bureaux, où les gardes royaux affrontaient les miliciens qu’avait armés sans le savoir le prince-marchand Argen. Nous nous taillâmes un chemin assez aisé à travers ces fantassins sans grande motivation et, aidées par ce prompt renfort, les forces alyzéennes eurent bien vite nettoyé la place. Poursuivant notre route, assommant toujours plus de mercenaires, nous arrivâmes finalement aux appartements de la princesse, assiégés par le comte félon et ses sbires. Comme nous débouchions face à eux, Falonie se retourna. Son regard, que nous avions connu fier et droit, puis incertain et vindicatif, respirait à présent la fièvre et l’excitation. Ses yeux s’injectèrent en tombant sur Vallach’, qui s’avança sans crainte et ouvrit la bouche :
« Monsieur le comte, autant vos sinistres projets pouvaient être gracieusement oubliés tant qu’ils n’avaient rien de factuels, autant cette infamie ne saurait être pardonnée. Il convient cette fois que je vous corrige, et de manière autrement plus douloureuse que la dernière fois. Soyez certain que je ne laisserais aucune cha… »
Le marquis ne put malheureusement achever sa phrase, le comte ayant saisi une masse d’armes (heureusement assez émoussée aux pointes) et la lui ayant lancée en un geste plein de rage. Les abdominaux du faisan avait peut-être légèrement amorti le choc puisqu’il se contenta de s’écrouler en gémissant des propos incompréhensibles. Falonie s’avança alors, grimaçant de haine face au courtisan :
« Messire Vallach’, marquis de Veynes, hein ? Ma priorité absolue est de briser cette porte pour faire entendre raison à la princesse et au besoin l’épouser de force, mais je puis encore me permettre une petite récréation… VOUS, je vais vous faire briser les membres un à un, je vous ferai brûler les yeux, je vous laisserai croupir dans la plus misérables des oubliettes alizéennes, et quand vous ne serez plus qu’un tas de chair sans âme, je vous enverrai à Yris, aux hauts dignitaires de la Sainte Inquisition, assorti d’un CV détaillé explicitant clairement votre implication dans les complots humanistes qui s’ourdissent dans cette cité. Et eux sauront, je n’en doute pas, déployer les trésors d’imagination qui me manquent encore pour vous faire payer toute l’humiliation que vous m’avez fait subir !
— Et… vous… trouvez… que je parle… trop ! » articula faiblement Vallach’, dont la bouche laissait couler un mince filet de sang.
Falonie allait lui donner un coup de pied quand je tendis mon shaaduk’t vers lui :
« Cela suffit, monsieur le comte. Je serai votre adversaire pour ce combat.
— Qu’est-ce que tu veux, toi ? Hans, Gunther, débarrassez-moi de ce freluquet ! »
Les dénommés Hans et Gunther étaient de vraies montagnes, et ils s’avancèrent vers moi de manière assez menaçante. Soudainement, ils semblèrent s’effrayer de quelque chose se passant dans mon dos. Je vis alors de part et d’autre de ma position jaillir deux grands gaillards en armes, qui à ma grande surprise n’étaient ni Galaad, ni Pelenor. Cranor, champion d’Ircadie, et le faux comte d’Olanie étaient là, armés et prêts à se battre pour la bonne cause. Ils se jetèrent sur les deux mercenaires et n’en firent qu’une bouchée. Malheureusement, il n’y avait pas que deux sbires et c’est une demi-douzaine chacun qu’ils avaient à affronter. Les laissant à leurs affaires, je repris ma conversation où je l’avais laissée :
« C’est assez, monsieur. Rendez-vous, vous voyez bien que tout cela est perdu d’avance.
— Vous ne m’attraperez jamais, ha, ha, ha… » fit-il en se drapant dans sa cape et en s’esquivant par la grande porte. Las, il entra ainsi droit dans Pelenor, qui n’en fut pas déséquilibré outre mesure, et retomba les quatre fers en l’air sur le sol. Le choc semblait avoir eu raison de sa santé mentale, déjà vacillante, et le malheureux finit par sombrer dans une catatonie sans doute préférable pour lui à l’état de veille.
Le renfort de Pelenor, Galaad et Azyel fut précieux et les mercenaires, de toutes façons privés de chef et donc de salaire, préférèrent pour la plupart s’éclipser discrètement. La princesse sortit de ses appartements, entourée de ses suivantes dont l’une se précipita ardemment dans les bras de son sauveur. Pelenor étreignait Ingrid avec délicatesse, évitant de lui briser la nuque « dans le feu de l’action », et Galaad s’enquérait de l’état de Sidney, absente, auprès de la princesse.
« Cela a été difficile pour elle, étant donné son état et tout ça…
— Son état ? interrogea le protecteur, sentant venir le coup fourré. Comment ça son état ?
— Comment, elle ne vous a pas dit ? Toutes mes félicitations, et j’exige d’être la marraine.
— BLONK ! »
Galaad n’avait pas à proprement parler articulé « BLONK », cette onomatopée rendant juste le son qu’avait fait son armure sur le sol quand il s’était évanoui. La princesse éclata de rire, se pencha vers lui et s’excusa :
« Je plaisantais. Elle n’est pas enceinte, c’est juste que les dragons sont assez sensibles à la magie, comme vous le savez, et elle a plutôt mal vécu tout ça…
— Co… Comment ça les dragons ? bafouilla Galaad en entrouvrant un œil.
— Ben… Oui, les dragons. Sidney. C’est un dragon des cités. Vous… Elle ne vous a pas… ?
— BLONK ! »
La princesse eut un air navré et se mordit un court instant la lèvre inférieure, puis se redressa et toisa Vallach’, Olanie et Ircadie.
« Eh bien, voici trois prétendants qui n’ont que trop prouvé leur vaillance et leur intérêt pour le peuple et la couronne des Marches. Comment allons-nous à présent vous départager ?
— Si je puis me permettre, Votre Majesté, intervint Azyel (dont l’irruption soudaine semblait pour le moins incongrue), je pense pouvoir vous aider à faire votre choix. Ce misérable avorton ici présent, qui se fait passer pour un marquis, n’est autre qu’un espion humaniste venu du nord pour prendre le contrôle des Marches alyzées afin de préparer leur future croisade. Il s’est rendu plusieurs fois coupable de sacrilèges variés, sans compter l’hérésie que constitue sa fausse magie niant le pouvoir des grands dragons. Quant à ce sinistre individu, il ne s’agit nullement du comte d’Olanie mais d’une créature hybride venue ici dans le sombre objectif d’éliminer la race humaine à l’aide de la reine des Faës et d’une sombre création fataliste. »
La princesse regarda Azyel d’un air très neutre, puis m’adressa un coup d’œil par-dessus l’épaule du mage du feu. Je tapotai de manière expressive mon index sur ma tempe et elle fit mander un protecteur à l’oreille duquel elle glissa quelques mots. Azyel fut emmené manu militari hors du palais, hurlant les pires imprécations envers fatalistes, humanistes, volatiles et autres vendus, traîtres à la cause et toute ces sortes de choses…
La princesse s’excusait pour cette interruption quand le faux comte prit la parole :
« J’en suis navré, Majesté, mais cet homme a raison, du moins en ce qui me concerne. Ma race a ce soir tenté une action que je passerai sans doute le reste de ma vie à regretter, et il ne m’est plus possible de demeurer ici bien longtemps. J’espère, en m’étant battu à vos côtés, avoir rattrapé un peu des erreurs de mes compagnons et éteint en vous toute velléité de vengeance. Mais je dois à présent les rejoindre et encourir le courroux de mon peuple. Au moins dois-je me rendre à sa justice. »
La princesse ne pipa mot, comme si elle essayait d’intégrer ce que le jeune homme venait de lui dire. Alors celui-ci lui facilita la tâche, se dirigea vers la fenêtre, défit sa chemise et étendit ses gigantesques ailes d’un blanc d’albâtre. Je m’élançai alors :
« Attendez… Quel que soit votre nom, vous êtes créatures des dragons, et s’ils ne vous ont pas détruits c’est qu’ils estiment que nous pouvons vivre en bonne intelligence… Nous aurions tant à apprendre les uns des autres. Je doute que vous soyez en danger en ce royaume à présent, la princesse vous considère. Vous pourriez peut-être…
— Vous n’avez décidément jamais fréquenté les cercles politiques, ami prodige. Ma place n’est pas ici et n’y sera jamais. Les dragons nous ont créés, puis abandonnés il y a longtemps, ainsi soit-il. Nous devons en prendre notre parti, créer et poursuivre notre propre route. Peut-être nous recroiserons-nous, ce sera avec plaisir. Adieu. »
Il sauta dans le vide et ne fut bientôt qu’un point à l’horizon. Je rejoignis le groupe alors Vallach’ donnait ses explications à la princesse.
« … je ne suis donc pas digne de votre amour et dois à présent reprendre ma route de jeune hobereau errant. Ma quête n’est pas terminée et je m’en vais la reprendre là où je m’étais arrêté. Je vous souhaite tout le bonheur du monde, princesse, et j’espère vous voir un jour en mon château de Veynes, où vous serez toujours la bienvenue.
— Adieu, donc, preux marquis Vallach’ de Veynes. Je souhaite de tout cœur que nous nous revoyions, et non dans des circonstances guerrières. Je ne puis vous assurer la quiétude pour vos royaumes du nord, mais du moins essaierai-je d’entretenir la paix entre les deux factions. »
Vallach’ ne répondit pas, mais eut un sourire encourageant et, pour une fois, sincère. Il salua avec déférence et quitta la pièce noblement, sans être inquiété. Je pris congé à mon tour et courus après le marquis comme il sortait précipitamment du castel.
« Holà, l’ami. Où vas-tu à présent, de ce pas vif ?
— Et bien, comme je l’ai exposé à la princesse, je m’en vais battre la campagne à la recherche de torts à redresser, de veuves à sauver, d’orphelins à mettre dans le droit chemin…
— Tu vas te mettre au vert, quoi !
— Exactement. La princesse est bien gentille, et Cranor sera sans doute un bon roi, mais il va faire vilain temps pour moi dès que l’autre psychopathe sera sorti de l’asile.
— L’autre psy… ? Oh, Azyel ! Il risque d’être déjà très occupé avec Aléthéïos, tu ne crois pas ? Au fait, où est-il passé celui-là ?
— À mon avis, il est rentré fissa à Nadjar faire son rapport. Probablement sur le dos de Thallia, hé, hé. Je ne les ai plus revus depuis que nous avons quitté la grand-place.
— Tout de même, quelle invraisemblable aventure ! Te rends-tu compte, c’est extraordinaire ce qui nous est arrivé !
— Oui, eh bien ne le clame pas sur tous les toits. Notre équipée s’est faite plus par force que par fraternité virile, et n’était l’urgence de la situation et la nécessité permanente de renforts, jamais nous ne nous serions associés.
— Peu importe, nous avons démontré qu’il n’est point besoin de partager toutes les croyances pour former une équipe performante, nous avons prouvé que les différences pouvaient s’effacer devant le bien commun, que diverses conceptions du monde pouvaient coexister. Je chanterai cette aventure par toutes les auberges où je m’arrêterai, je conterai le courage de Galaad le protecteur, la puissance de Pelenor le chevalier, l’astuce de Vallach’, le marquis humaniste, la magie d’Aléthéïos le mage fataliste et la détermination d’Azyel, l’inquisiteur.
— N’oublie pas Fagus, le prodige lynché par la foule.
— Hein ? Mais je n’ai…
ça viendra. Si tu racontes cette histoire.
— Mmh… Je ne sais pas. J’essaierai au moins de faire passer un message de paix. »
Nous étions arrivés à l’auberge du Poney Fringuant, où Vallach’ avait laissé ses affaires, son valet et son âne.
« Tu es un idéaliste, Fagus, et c’est bien. Ce monde est rempli d’idéalistes qui ne croient qu’en la guerre, tu crois en l’harmonie, puisses-tu ne pas changer.
— Pourquoi changerais-je ?
— À l’horizon se profilent de bien vilains nuages, ami. La guerre approche, et tes sermons ne rencontreront bientôt que cris de bataille et sonneries de tocsin. Si toi et moi en réchappons, je souhaite te revoir. Nous évoquerons en riant cette époque bénie où s’étaient réunis à Elya plus de cinq cents prétendants. À présent je te quitte, je préfère ne pas m’attarder. Sois prudent sur les routes, mon ami.
— Adieu, Vallach’. »
Je repris alors mon chemin. La princesse Nadia épousa Cranor lors d’une glorieuse cérémonie, à laquelle nous avions tous été conviés mais où seuls Pelenor et Galaad purent se rendre. Pelenor épousa Ingrid quelques mois plus tard et lui donna cinq beaux enfants, que je bénis tous personnellement au nom d’Heyra. Galaad finit par épouser Sidney, mais ce fut plus long. Et bien entendu, aucun enfant ne vint sceller leur union, puisque la création de nouvelle race est chose interdite. Azyel reprit sa quête, prêt à mettre la forêt à feu et à sang pour capturer ou Aléthéïos, ou Vallach’. D’après ce que j’en sais, il ne retrouva jamais ni l’un ni l’autre. On perdit sa trace du côté de la frontière de Kali, peut-être se rendait-il à Nadjar… Je croisai Aléthéïos et Vallach’ quelques fois par la suite, toujours mystérieux, complotant dans le dos des instances locales. Chaque fois, je feignis de ne pas les voir, et chaque fois des événements inattendus se produisirent, mais je préfère n’en rien dire, de même que de ce que devint le peuple oiseau dans la suite des événements. Car Vallach’ avait raison, de bien sombres nuages s’amoncelaient. Bien sombres...

FIN

08 août 2011

Les Prétendants d'Elya (10)


La cage aux oiseaux

Nous commencions à nous élever et je fixai Vallach’. Son expression avait totalement changé depuis sa profession de foi, c’était maintenant un soldat tout investi de sa mission. Je réalisai soudain que sa comédie, depuis le début de cette incroyable aventure, avait berné tout le monde, jusqu’au soupçonneux Azyel qui n’avait somme toute réagi que fort tardivement. Quel génie de l’espionnage et de l’infiltration devait se cacher derrière ce visage qui n’avait respiré que fatuité et oisiveté, et qui maintenant ne reflétait que la plus totale détermination.
Comment n’avions nous pas pu suspecter ce candide courtisan ? Dès le départ, il avait décidé de jouer la partie en finesse, s’inquiétant en priorité de plaire à la princesse, considérant le problème sous son côté humain. Logique.
Mais maintenant, ce n’était pas pour l’Humanisme qu’il nous proposait son aide. Car après tout il aurait très bien pu s’enfuir et nous planter là. S’il nous aidait, c’était pour sauver un peuple, peut-être son futur peuple (bien qu’il fût douteux qu’Azyel laisse un humaniste accéder au pouvoir des Marches alizées).
J’en étais à me demander si le faux faisan avait aussi fait semblant de ne pas savoir se battre quand Galaad demanda :
« Mais, attendez, s’il n’y a plus de magie, comment la plate-forme tient-elle en l’air ?
— Apparemment ce sont des hommes-oiseaux qui la soutiennent, répondit Vallach’, les yeux plissés par l’effort.
— Enfin, ceci dit, moi, je m’en fiche un peu de la magie, poursuivit le protecteur. Pour tout dire, si elle disparaissait, cela faciliterait beaucoup le métier !
— Ah oui ? demanda Vallach’. Les effets ne touchent que faiblement les mages pour l’instant car ils sont moins sensibles que les dragons, mais tôt ou tard ils commenceront à dépérir comme les ailés.
— Bah, je survivrai à la perte des mages, fit Galaad en coulant un regard en biais vers Azyel, trop courroucé pour faire attention à la pique.
— Belle abnégation. Surtout de la part de quelqu’un qui sort avec une mage des cités.
— Hein ? Merde, Sidney !
— Bah oui.
— Mes amis, faites semblant de rien mais nous avons de la visite », fis-je en voyant quatre hommes-oiseaux armés jusqu’aux ailes descendre à notre rencontre.

Ce combat aérien, porté par les vents de Szyl, fut sans doute le plus étrange de ma vie. Vallach’ peinait à nous transporter tous ensemble ; il était hors de question pour lui de nous aider à repousser les assaillants. D’un autre côté, ceux-ci avaient bien compris que c’était le courtisan qui nous permettait de léviter, et c’est lui qu’ils comptaient viser en priorité. Nous fîmes donc corps autour du marquis de Veynes, ou quel que soit son vrai nom, et le défendîmes bec et ongles.
Mon shaaduk’t vrombissait en tous sens, sans toutefois réussir à toucher les étranges volatiles. Sans doute manquais-je de pratique. Pelenor, de son côté, affrontait deux de ces créatures, et déjà il en avait estropié une, tranchant net une aile à mi-longueur. L’étrange être volant tomba à pic, probablement sur la grand-place où Mercutio et Aléthéïos « discutaient ».
Galaad combattait vaillamment un des hybrides et Azyel donnait de furieux coups d’épée, dont un parvint à toucher et blesser mortellement son adversaire.
Tout à coup nous fûmes devant la grande plate-forme, qui était effectivement tenue par une dizaine d’hommes ailés dans l’incapacité totale de lâcher leur pesant fardeau pour assister leurs congénères. Sur la plate-forme, au centre d’un cercle runique iridescent, se tenait la reine des Faës, triste et magnifique, entourée de deux gardes et de monsieur R. Nous nous posâmes sur le « sol » et Galaad déclara d’une voix forte :
« Nous sommes mandatés par la caste des protecteurs et par la justice de Brorne pour reconduire cette personne à sa forêt et porter ses ravisseurs devant la justice de Kor. R, ou quel que soit votre véritable nom, veuillez nous suivre sans opposer de résistance !
— Quelle impudence ! Que croyez-vous, jeune protecteur ? Jamais je ne me rendrai, je ne reconnais pas votre justice, ni votre prétention à l’incarner de par Kor tout entier. Les dragons nous ont créés, puis abandonnés. Personne n’a pris soin de nous, contrairement à vous, bénis des Ailés. S’il faut en passer par là pour que nous accédions au respect qui nous est dû, nous détruirons la magie, les dragons et toute trace de vie humaine du dos de Moryagorn.
— J’entends vos suppliques mais ne les comprends pas, m’exclamai-je. Qui êtes-vous donc ? Je n’ai jamais ouï parler de créatures telles que vous, d’où venez-vous ?
— Il est un peu tard pour poser des questions, prodige. Mourez, et que les vents emportent vos carcasses ! »
Les négociations étant de toute évidence terminées, les deux gardes et R s’élancèrent en avant. Malheureusement pour eux, Galaad et Pelenor avaient eu tout le temps de se préparer. Ils étaient sur terrain dur et fortement échauffés par les aventures de la journée, les volatiles ne firent pas long feu, tranchés en deux par le chevalier, et le protecteur mit R hors de combat en un tournemain. La lame sous la gorge, il lui demanda où était Olanie.
« Olanie ? Vous pensez encore qu’il s’agit du véritable comte d’Olanie ? C’était un espion à notre solde, mais il n’avait pas les tripes pour ce travail. Il vous estime plus que sa propre race, en tout cas bien plus que vous ne le méritez, et il est parti essayer de trouver un compromis avec la princesse. Cet imbécile est sans doute déjà mort ! Comme s’il était possible de discuter avec vous, barbares ! Vas-y paladin, tranche ma gorge, puis va raconter à ton peuple comme je t’ai traîtreusement attaqué par derrière pour te contraindre à cette extrémité ! Qu’attends-tu ? »
Galaad regarda l’homme ailé, recula et rengaina son épée.
« Votre tendance à la généralisation semble quelque peu maladive. Pelenor ! »
Le chevalier arriva par derrière et assomma la créature d’une manchette. Je me précipitai vers la reine des Faës qui se retourna vers moi avec un regard d’une infinie douceur. Elle ne semblait pas comprendre la situation, mais une image de forêt me vint à l’esprit. Je lui jurai que nous allions la ramener dans son royaume et la raccompagnai vers les autres. Azyel négociait avec Galaad le tranchage de gorge du kidnappeur quand nous ressentîmes soudain comme une gêne. Comme si nos estomacs remontaient au niveau de nos poumons…
C’est alors que nous les vîmes partir ; les hommes-oiseaux qui maintenaient la plate-forme en l’air s’enfuyaient vers l’horizon, la laissant à la merci de la gravité. Vallach’ nous rameuta, ferma les yeux et se concentra au-delà de tout, tentant de soulever les sept personnes présentes. Je constatai alors que mes pouvoirs m’étaient revenus, de même que Azyel dut s’en rendre compte, et je tentai de soulager le courtisan autant que possible en usant de la magie de la nature. Nous quittions déjà la surface de la plate-forme qui, conformément aux lois de la physique newtonienne, chutait de plus en plus vite. C’est depuis une dizaine de mètres d’altitude quand nous la vîmes réduire en gravier le centre de la grand-place, laissant un cratère assez imposant.
« J’espère qu’Aléthéïos était dessous ! » entendis-je Azyel murmurer tandis que nous descendions paisiblement, suspendus dans les airs.

05 août 2011

Les Prétendants d'Elya (9)

Comme j'arrive un peu en limite de réserves, je vous propose quelques dessins que j'avais exécutés pendant la partie. C'est du "sur le vif", hein...



Conversation amicale

« Allez-y ! Je dois régler cela seul ! » s’exclama le mage des ombres, se relevant péniblement. Il avança vers Mercutio, sans crainte apparente si ce n’est une légère flagellation des jambes. Vallach’ nous réunit autour de lui, ferma les yeux en tendant les bras, paumes ouvertes vers l’avant, et nous quittâmes lentement le sol. Galaad et Pelenor, tout en armure, Azyel, l’épée au clair, Vallach’, la rapière au côté, et moi-même, le shaaduk’t en main, partîmes ainsi pour les cieux affronter un peuple d’hommes-oiseaux pour sauver une reine fée, une ville, un royaume, et peut-être bien le monde.
De sorte que la scène entre Aléthéïos et Mercutio m’échappa quelque peu.
Cependant, d’après les témoignages de nombreux passants, je puis reconstituer le dialogue entre les deux personnages.
« Bonsoir, messire Mercutio. Je n’ai plus mes pouvoirs, je suis dans l’incapacité la plus totale de vous affronter à armes égales.
— Moi non plus, je n’ai plus mes pouvoirs. Et si tu le demandes, je puis aussi poser mon shaaduk’t.
— Hé, hé, hé… Je crains que cela ne suffise pas…
— En effet, Aléthéïos, fils de Pyros, nous ne pourrons jamais combattre à égalité. Tu œuvres sur le sombre chemin du mal, je travaille à la magnificence de la lumière, comment pourrions nous être à égalité ? Pourquoi Kalimsshar t’a-t-il envoyé ici, toi ?
— Oh, vous me voyez bien haut dans la hiérarchie. Je n’ai rencontré qu’une fois le Sombre Seigneur, et je n’étais pas en âge de m’en souvenir…
— Parlons âge, justement. J’ai bien reçu le faire-part de naissance, charmante attention de ton traître de père. Ça te fait combien ? Six ? Huit ans ? Une nouvelle diablerie fataliste, sans doute ?
— Une simple expérience de lien. Thallia ici présente… Enfin, ici évanouie, m’a offert son savoir et son expérience, ainsi qu’une dizaine d’années d’existence pour tenir le choc. Je suis le premier sur qui l’expérimentation est un succès.
— Ainsi Pyros a-t-il définitivement perdu l’esprit, pour laisser la chair de sa chair servir de pâtures aux expérimentations eugéniques de ses supérieurs. Cela pourrait être assimilé à la création d’une nouvelle race…
— Édit draconique que vous avez vous-mêmes largement violé en votre temps, n’est-ce pas ? La glorieuse B-team. Père m’en a si souvent parlé… Quand l’étoile qui vous guidait a-t-elle cessé de scintiller ? »
À ce moment, un homme ailé s’écrasa dans un grand bruit, laissant une masse de chair morte et ensanglantée à une dizaine de mètres des protagonistes. Aucun ne sembla le remarquer.
« Chacun a jugé bon de retourner à ses occupations. Ces pleutres en avaient assez de sauver le monde. Certains ont réintégré l’anonymat d’où ils n’auraient jamais dû sortir. D’autres ont fondé foyer, et contribuent à la vie de leur communauté. L’un s’est retourné contre les forces de la lumière et a décidé de vouer sa vie au mal.
— Mais pour vous, le repos n’était pas permis n’est-ce pas ?
— Le repos n’est qu’un compromis.
— Et les compromis, c’est mal. Vous êtes prévisibles, vous autres héros, c’est ce qui vous rend faible.
— Tu n’es pas en position de me juger, freluquet. J’accepterais ces remarques de ton père, pas de toi. Cependant, par égard pour l’aide (sans doute involontaire, ou due à d’obscures raisons que je préférerai pour l’heure écarter) que vous avez pu apporter à cette petite compagnie improvisée, toi et cette créature, je vais vous laisser poursuivre votre route. J’ai une seule question à te poser, et je ne la poserai pas deux fois. Où est ton père ?
— Nous y voilà. Vous désirez vous venger de mon père, c’est là la… »
À ce moment, selon les témoins, Mercutio, qui se trouvait à six mètres pour le moins la demi-seconde d’avant, se retrouva à proximité du mage, passa prestement un bras autour de son cou et le maintint en une clé particulièrement efficace. Le mage pouvait encore parler, mais il ne faisait aucun doute que le prodige pût à tout instant lui briser les vertèbres comme à un poulet.
« J’avais prévenu, Aléthéïos. Je ne la répéterai pas.
— À… à Nadjar. Il est à Nadjar. »
Mercutio relâcha alors son emprise, tourna les talons et s’éloigna. Au moment où il allait disparaître entre deux maisons, la voix d’Aléthéïos retentit :
« Il vous attend, vous savez. Il sait que vous irez. Il vous attend. »
La haute silhouette s’immobilisa un instant, et la voix rocailleuse retentit doucement entre les pierres de la place.
« Il a grand tort. »
Et l’ombre disparut.

03 août 2011

Jeu de l'été sur Rhinocéros


En théorie, si tout se passe bien, Rhinocéros doit vous proposer cette semaine et la suivant un petit jeu à base de pachydermes pour vous aider à passer le temps si vous vous ennuyez au bureau pendant que moi je me la donne grave à Miramont-de-Gneu. N'hésitez pas à aller y faire un tour.

01 août 2011

Les Prétendants d'Elya (8)

La foire au bourrin

Le lendemain matin, après plusieurs séances de méditation intense, je rejoignis mes camarades pour un petit déjeuner fort animé. Sidney, la jeune fille qu’accompagnait Galaad la veille, s’était jointe à nous, ce qui généra moult plaisanteries égrillardes[1] de la part de Pelenor et Azyel. Et de Thallia. Et de Vallach’. En fait, toute la tablée était de charmante humeur, même Azyel qui racontait sans gêne aucune son « investigation » de la veille, démontrant avec méthode que le prince Argen était probablement innocent.
« Non, c’est décidément un homme charmant, il m’a même invité à venir le voir sur son île.
— Oh, il veut t’introduire dans son monde ? précisa Pelenor.
— Oui, reprit Vallach’. Il est d’usage à Jaspor de profiter des voyages pour élargir le cercle de ses amis. » Et toute la table d’éclater de rire (à l’exception d’Aziel, manifestement si habitué à ne pas saisir les plaisanteries du commun qu’il n’y prêtaient même plus attention).
« En revanche je n’ai pas compris ce que me voulait ce soudard aviné qui m’a agressé par la suite. Sans doute une brute épaisse en quête de quelque querelle pour se pavaner d’une maigre gloire. Maudite engeance que ces alcooliques !
— Oui, c’est sans doute ça, acquiesça Galaad qui avait vite compris la situation. Mais dis-moi, Pelenor, Ingrid ne nous rejoint pas ?
— Euh… Ben non ! Je l’ai raccompagnée hier soir, comme il sied à un gentleman, et l’ai laissée à sa porte après un chaste baiser de la main.
— Ah, ah, le romantique ! Bouh, la honte !
— Oh, ça va, s’insurgea le géant, dont la face était devenue rouge pivoine. Sache qu’Ingrid est une dame de qualité, que je compte bien épouser dès que cette aventure sera terminée !
— Oh, quelle noblesse d’esprit ! s’extasia Sidney. Vous êtes décidément digne de votre titre, chevalier, et cet hymen sera célébré dans tout le royaume, j’y veillerai. Nous pourrions peut-être faire deux cérémonies conjointes, qu’en penses-tu Galounet ? »
« Prfffttt » fut phonétiquement la réponse de Galounet, qui venait de cracher tout son lait à la face d’Azyel, lui-même totalement stoïque à l’idée que son partenaire pût entrer en ménage. « Euh, attends ma douce, il se trouve que… Enfin, tu veux dire que… Il faudrait quand même que… Je… Il faut qu’on en parle, n’est-ce pas ? »
La jeune fille, qui n’avait en ce moment rien d’innocent dans le regard, semblait farouchement déterminée, en tous cas nettement plus que le protecteur qui n’en menait pas large. Comme la conversation s’envenimait au grand amusement de la tablée, je distinguai dans la rue la large silhouette de Mercutio, le prodige d’élite envoyé par la Forêt-mère. Je le hélai et il nous rejoignit à la table.
« Vous êtes le groupe enquêtant sur l’enlèvement de la reine des Faës ?
— Euh… Si fait, fit Galaad, à la fois ravi de cette diversion et impressionné par la carrure du prodige.
— Avez-vous pu négocier avec la bête ? m’enquis-je.
— Non.
— Ah… »
Comme je demandais quelques explications, il consentit à détailler :
« Pour l’instant elle est sous terre, alors je peux pas taper dessus. Donc on attend ce soir.
— Mais… ce soir c’est la pleine lune, elle va venir attaquer la ville !
— Voilà. Ce soir, on sait où elle sera. Je vais mobiliser les troupes de la ville. Une centaine de soldats devraient suffire au cas où d’autres créatures s’en mêleraient. Vous en serez ?
— Parbleu, s’exclama Pelenor, il ferait beau voir que nous n’aidions pas à débarrasser la région d’un tel danger rampant ! Nous serons là, équipés de pied en cap.
— Bien. Vous êtes celui qui a remporté le tournoi hier ? Intéressante technique. J’ai apprécié.
— Bah euh… Merci, fit le chevalier, qui ne pensait certes pas recevoir un jour de compliment d’un prodige, surtout sur sa façon de combattre.
— Je vous laisse, poursuivez vos investigations. Ce monstre n’est qu’un prélude à ce qui nous attend si nous ne la retrouvons pas.
— Vous voulez dire que si on abat celui-ci, d’autres suivront ?
— C’est pour ça que je suis là, dit-il en brandissant son herculéen shaaduk’t. Pour “négocier”. Allez, ce soir, au lever de la lune.
— Très bien, à ce soir… » le saluai-je. Me retournant, je constatai qu’un des membres de la troupe n’était plus là. « Où est Aléthéïos ? »
À ce moment, la table fit un petit bond accompagné d’un bruit sourd, puis d’un « ouch ! ». Aléthéïos sortit de sous le meuble, se frottant énergiquement la tête.
« Hé, hé, excusez-moi, j’avais fait tomber ma cuiller.
— Tu as mis diablement longtemps à la remonter, dis-moi ? s’interrogea Azyel.
— Il fait sombre là-dessous », répondit le mage des rêves avec un sourire. Je remarquai toutefois qu’une goutte de sueur coulait le long de sa joue. Il se figea soudain, les yeux fixés vers la porte. Là-bas, Mercutio s’était arrêté en travers de l’ouverture et le fixait intensément de son œil unique. Sa voix rocailleuse retentit dans la salle, sans qu’il la force particulièrement, et elle résonnait de menace et de violence contenue :
« Là, j’ai des trucs à faire. Mais on va se revoir. »
Aléthéïos déglutit avec peine, manifestement terrorisé, et regarda le prodige partir. À ses côtés, Thallia n’en menait pas large non plus.
Seul Azyel paraissait avoir conservé son entrain, affirmant que si « le gros prodige était sur le coup d’Aléthéïos, il pouvait se concentrer sur le cas Vallach’, qui lui semblait de plus en plus suspect ». L’ambiance autour de la table s’était sensiblement rafraîchie.

Plus tard dans la journée, nous apprîmes par un rapport des protecteurs qu’un marchand avait été abattu. Il s’agissait du proche du comte de Falonie qui avait acheté les armes au prince Argen et sa mort, bien qu’accidentelle, semblait du plus haut suspect (tomber sur un poignard vertical, c’est vraiment pas de bol !). La plupart d’entre nous ayant besoin d’action, nous décidâmes de « discuter » avec le comte de Falonie en tête à tête. Celui-ci logeant à l’auberge du Poney Fringuant, comme les plus riches d’entre nous, nous le guettâmes discrètement. Une fois qu’il se fut rendu seul à sa chambre, située à l’étage, nous gravîmes les escaliers prestement et entrâmes sans frapper. Enfin, sans frapper à la porte.
« Qui êtes vous ? Que… Vous ? » s’exclama le comte en reconnaissant Pelenor et surtout Vallach’, un accent de haine dans la voix.
« Asseyez-vous, monsieur le comte, nous désirons juste vous poser quelques questions, commença poliment Galaad, qui avait décidé de jour le bon flic.
— Je m’assiérai si l’envie m’en prend, officier ! De quel droit pénétrez-vous dans la chambre d’un membre du gouvernement ? Je vous signale que je suis encore ministre de ce royaume !
— Nous savons très bien qui vous êtes, monsieur. Croyez que nous sommes navrés de cette intrusion, cependant nous avons besoin d’un certain nombre de précisions et nous n’hésiterons pas trop sur les moyens de les obtenir.
— Comment ? Et que comptez-vous faire ? Me torturer ? »
En guise de réponse, Pelenor donna un monumental coup de fourreau au niveau du tibia du comte, qui poussa un grand cri et tomba assis sur son lit. Les larmes lui montaient aux yeux tandis le chevalier déclarait sereinement :
« Nous pourrions effectivement envisager d’en arriver là.
— Mais mon camarade n’est qu’un guerrier, ses méthodes sont brutales et sans âme. Mon compagnon, là derrière, est mage, lui. Azyel, mage de Brorne et de Kroryn, officier de la Sainte Inquisition draconique, dit “le Fou”, dit “le Faiseur de Coupable”, dit “l’Archange de la Douleur” et quelques autres surnoms peu flatteurs mais véridiques. Il connaît les moindres lignes de puissance du corps, les zones où transite la souffrance, celles où elle peut s’accumuler, causant les pires maux imaginables. Et si par hasard vous faisiez mine de succomber, notre bon prodige ici présent, Fagus, dit “le Génocide”, dit “l’Éviscécateur”, dit “le Bourreau de la Forêt-mère”, vous soignerait illico pour vous remettre entre les mains de notre expert. Allez-vous avouer à présent ?
— Tu vas parler, mécréant ? s’exclama Azyel, s’impatientant.
— Maismaismais… Vous ne m’avez rien demandé… implora Falonie.
— C’est exact, j’y venais. Un marchand de vos amis est décédé ce matin dans des circonstances troubles. Il semble qu’il était en marché avec le prince-marchand Argen de Jaspor pour l’achat de diverses armes et armures dans le but de monter une milice privée. Cela vous évoque-t-il quelque chose ?
— Mais je… Je n’ai jamais entendu parler de cette affaire, j’en suis navré… Qui était ce marchand ?
— Vous ne nous facilitez pas la tâche, vous savez ? »
Alors que Galaad se retournait pour laisser la place à Pelenor, je lui soufflai à voix basse :
« Euh… Il a l’air sincère, tu sais. Peut-être que…
— Fagus, ce type est un politicien. Avant de rencontrer un politicien sincère, Azyel aura fait allégeance à Kalimsshar. De plus, nous savons de source sûre qu’il était lié à ce marchand. Quoi ? Le Premier ministre, celui qui a la confiance du roi pendant des années, risque de se faire spolier le trône à cause d’un tournoi à la con, sous prétexte que le vieux roi aimait un peu trop sa fille et a voulu accéder à son caprice de prince charmant, et il ne prendrait pas quelques dispositions pour s’assurer que la place lui revienne ? Il sait très bien que, pour ce qui est de conquérir la princesse, même Vallach’ a plus de chance que lui, alors il s’est réservé une assurance en montant sa petite milice. Franchement, crois-en mes années de métier : comme je te fais confiance dans la reconnaissance des arbres, aie confiance en ma reconnaissance des malhonnêtes.
— Euh… Bien. Cependant, et contrairement à ton assertion de tout à l’heure, je suis incapable de ressusciter les morts, je te suggère donc de surveiller Pelenor.
— Mais non, ça baigne. Oh, Pelenor, t’en es où ?
— Il va pas tarder à craquer… »
À ce moment, un grand « CRRRRRAC ! » retentit dans la pièce, au moment où le tibia du comte cédait complètement. Le malheureux ne put même pas pousser un cri, mais les larmes coulaient abondamment sur sa figure.
« A y est, il a craqué.
— Bien. Alors, monsieur le comte, où en étions-nous ?
— Très bien, expliqua le comte entre deux hoquets de douleur. Je reconnais, j’ai monté une milice pour prendre le pouvoir si un autre recevait les faveurs de la princesse. Je… J’ai gouverné des années aux côtés de l’ancien roi, le trône me revient à moi, pas à un béjaune juste bon à épater les filles. J’en ai les aptitudes, j’ai la confiance du peuple !
— Que faites vous donc des desideratas de la princesse, vil félon, traître à votre patrie ? demanda un Vallach’ visiblement outré.
— Les désirs de la princesse s’interrompent là où commence son devoir envers son peuple ! Irait-elle épouser un incapable de votre espèce, dans quel gouffre ma patrie, dont vous me déclarez traître un peu vite, sombrerait-elle ? Que savez-vous de la manière de diriger un pays ? Que savez-vous de la situation actuelle des Marches alizées ? Les comtés sont à un doigt de faire sécession les uns après les autres, laissant le champ libre aux humanistes pour conquérir le Sud, aux draconistes pour conquérir le Nord. Que restera-t-il de mon pays après ces croisades ? Que deviendra-t-il, si ce n’est le champ de bataille désigné entre les diverses factions ? Saurez-vous éviter cela, marquis Vallach’ de Veynes ? »
Le faisan fut mouché par les questions du comte, mais conformément à son habitude il se reprit vite et déclara plus solennel que jamais :
« Vous me sous-estimez, monsieur le comte. Mais je comprends que vous n’avez fait cela que par amour de votre patrie. Votre jugement sera juste et équitable, et s’il plaît au jury de vous laisser libre, je vous réintègrerai volontiers dans mon gouvernement. Nous aurons besoin d’hommes de votre…
— Pitié, faites-le taire ! supplia Falonie. Enfermez-moi, enchaînez-moi, torturez-moi, mais faites-le taire ! »
Pelenor attacha alors solidement le comploteur et nous l’emmenâmes jusqu’à la caserne des protecteurs.

Une fois le comte sous clé nous prîmes quelque repos en prévision de l’épreuve de ce soir. Aléthéïos n’avait pas participé à l’arrestation, sa rencontre avec Mercutio l’ayant de toute évidence retourné, et il n’avait pas même répondu à mes amicales questions. Thallia avait elle aussi disparu, murmurant quelque chose comme « les choses se compliquent », sans que cela n’ait eu l’air de la déprimer outre mesure. Quant à Sidney, elle était retournée au palais.

Le soir, Azyel, Pelenor, Galaad et moi-même nous rendîmes aux portes de la ville, face à la forêt. Mercutio était déjà là, avec ses deux élèves et une centaine de soldats de divers corps, combattants, protecteurs, prodiges, mages, voyageurs… Je m’approchai du prodige géant afin de m’enquérir de la situation :
« Il ne va pas tarder, je le sens. Dès qu’il approche, les mages le mitraillent de boules de feu et les voyageurs de flèches. Je n’aime pas trop ça, mais on ne peut pas prendre le risque qu’elle s’approche trop près des murailles.
— Il est vrai que recourir à la magie du feu sur des créatures de la nature n’est pas très…
— Non, ça c’est pas grave. C’est les voyageurs que je ne peux pas pifrer. Bande de lopettes avec des arcs ! Enfin, pas le choix.
— Euh… Oui. Je pensais que les mages vous déplairaient plus. Étant donné votre contentieux manifeste avec Aléthéïos… »
Mercutio se retourna vers moi, l’air plus sépulcral que jamais, et je me demandai si pousser plus avant l’interrogatoire sur le sujet serait très stratégique de ma part.
« Que sais-tu de ton ami mage des rêves, prodige ?
— Je… Euh… Pas grand-chose en fait. C’est un gentil garçon, très compétent, philosophe, il nous a beaucoup aidés jusqu’ici… Certes, il est possible qu’il ait quelque peu versé dans le Fatalisme, mais…
— Mais ? Comment ça mais ? Tu t’imagines que sombrer dans le Fatalisme est un détail dans la vie d’un mage ? Tu t’imagines qu’il suffit de déchirer le contrat pour en repartir libre comme l’air ? On parle du Fatalisme, pas d’un abonnement à France Loisir ! As-tu la moindre idée du pacte qu’ils signent avec les forces noires de Kalimsshar ? As-tu la moindre idée de ce qu’il deviennent alors, de ce dont ils sont capables ? J’en ai connu, de ces mages qui tentaient d’utiliser la sphère du Fatalisme pour servir le bien. Tous ils ont été captés, aspirés par l’infernale spirale de ce culte impie. Une fois passé, rien ne saurait te faire refranchir le seuil ! Pourquoi crois-tu que ton ami se trouve ici ? Ne trouves-tu pas étrange qu’il se promène en ces lieux si stratégiques, en ces instants de doute qui décideront sans doute de l’avenir de Kor ? Et la compagne de ton Aléthéïos, que crois-tu qu’elle soit ?
— Thallia ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
J’avais haussé le ton sans le vouloir et je le regrettai aussitôt. Mercutio leva un sourcil en me fixant de son œil cyclopéen.
« Mmh… Tu n’es qu’un gamin, tu t’es fait embobiner par cette créature. Ta Thallia n’a rien d’une simple mage. C’est un dragon de l’ombre, je l’ai senti dès que je l’ai vue au marché. Je connais bien les féaux de Kalimsshar pour en avoir affronté moult, et je suis familier de leurs sournoises forfaitures. Je prierai pour que tu fasses la paix avec toi-même après ce que ce serpent t’a probablement déjà mené à accomplir, mais penses-y. Si ce duo maléfique se trouve dans les parages, ce n’est pas pour rien.
— Je… Je n’y avais pas songé… Mais êtes-vous sûr de ce que vous affirmez ? Comment se peut-il… ?
— Si tu le veux bien, nous remettrons cette conversation professionnelle à plus tard. Notre ami arrive. »
En effet, la forêt semblait s’animer : des vols d’oiseaux s’élançaient, manifestement effrayés par une grande masse traversant rapidement les bois. Une fois celle-ci à l’orée, les arbres s’envolèrent comme fétus de paille, et la larve monstrueuse fonça sans ralentir vers les murailles de la ville.
Mercutio donna le signal et les projectiles magiques partirent s’abattre sur les flancs de la créature vermiforme couverte de végétation, qui s’enflamma rapidement. Les archers à leur tour décochèrent leurs flèches, dont bien peu manquèrent leur cible. Malgré tout, la gigantesque chenille ne semblait pas ralentir et, bien qu’incendiée, continuait à prendre de la vitesse. Il était probable qu’elle comptait détruire les fortifications morte ou vive.
« Il faut l’achever avant qu’elle n’atteigne les murs. À L’ASSAUT ! »
Et Mercutio se lança à l’attaque de la larve, bien vite suivi de tous les guerriers présents. Chacun avait dégainé son arme, épée, lance, hache, marteau de guerre et Morgenstern, et chacun voulait une part de la bête.
Quant à moi, je pensais à cette malheureuse créature qui avait jusque-là vécu en paix avec la nature et toutes les créations d’Heyra. Je pensais aux humanistes, qui avaient causé la perte injuste qui la faisait tant souffrir. Je pensais à Thallia et aux propos de Mercutio sur sa véritable essence. Je pensais à ce que je risquais de devenir. Pourrais-je un jour devenir un être fourbe, double et manipulateur, comme Mercutio semblait croire Aléthéïos ? Ou bien devrais-je devenir un fanatique sans âme, comme Azyel, ou comme je pressentais Mercutio lui-même ?
Je pensais à tout cela en courant aux côtés du géant, quand une main me saisit par le bras et m’emporta en l’air. C’était Pelenor qui venait de me prendre en croupe. Il se retourna à demi, un grand sourire éclairant sa face de paladin.
« J’ai pensé que tu aimerais t’en occuper en priorité », me hurla-t-il en dépassant allègrement les autres assaillants, nous rapprochant toujours plus de la créature. Sa tranquille assurance me donna du courage et, en un éclair, je sus quelle était la voie à suivre.
« Fonce, chevalier ! J’ai dialogué avec cette chose, je lui ai promis que je lui amènerais la reine. Je n’ai pas tenu parole, c’est à moi de l’arrêter ! Je lui dois cela.
— À la bonne heure, tu prends tes responsabilités. Va donc, prodige ! »
Et je m’élançai sur les flancs de la larve géante, m’aidant de mon shaaduk’t. Utilisant les plaques d’écailles et les roches incrustées dans la peau flasque, je montai peu à peu vers la jonction entre le corps et la tête, au niveau du quatrième métamère, là où je savais trouver le centre nerveux coordonnant les mouvements de l’ensemble. J’offrirai au moins à cet être une mort digne, pas le tronçonnage d’une tribu d’assoiffés de sang. Malheureusement, au moment de passer d’un roc à une écaille, je fis un faux mouvement et partis en arrière. Je lançai mon shaaduk’t en avant et réussis à l’accrocher à une saillie, mais me retrouvai alors dans une position beaucoup trop horizontale pour être stable. Dans mon dos, en contrebas, battaient les innombrables pattes articulées et tentacules divers de la bête, prêts à me hacher menu si je lâchais. J’essayais de tirer sur mon bâton, mais je sentais la faiblesse de l’appui sous mes pieds et ignorais si le shaaduk’t était suffisamment agrippé pour me supporter en entier si je devais déraper. Je décidai de tenter le tout pour le tout et me lançai en avant de toutes mes forces. Mal m’en prit : la petite corniche sur laquelle je me trouvais lâcha instantanément, ainsi que la saillie ridicule à laquelle se maintenait faiblement mon bâton, et je me sentis tomber en arrière, sachant cette fois que tout était perdu.

Au dernier moment une main massive agrippa l’extrémité fourchue de mon shaaduk’t, et Mercutio me tira vers le haut sans plus de difficultés qu’il ne l’eût fait d’un nourrisson.
« Il est un peu tôt pour les sacrifices, encore plus pour les morts stupides.
— Merci, articulai-je faiblement en remarquant les trois soldats, dont Galaad, qui l’avaient accompagné sur le dos du monstre. Il faut l’arrêter.
— Oui, on y avait pensé aussi. Allez, explosez-moi ça ! »
Et les trois soldats commencèrent de découper la chair de la créature à grands coups d’épées tranchantes à l’endroit précis où je pensais attaquer plus tôt. Une fois la surface découverte, de puissants muscles barraient encore le passage à l’arc dorsal du système nerveux de la larve. Mercutio s’avança et, maniant son shaaduk’t comme un pilon, détruisit le muscle jusqu’à la fibre. Je m’avançai à mon tour et, trifouillant dans les restes sanglants, je découvris le ganglion nerveux qui guidait la créature dans ses moindres mouvements et le réduisit au silence de quelques coups de masse. Tout à coup les membres de la bête s’emmêlèrent, elle « trébucha » (si tant est qu’on peut appeler cela trébucher) et tomba sur le côté, parcourant encore quelques mètres, entraînée par la vitesse acquise. Nous sautâmes prestement avant qu’elle ne s’échoue à moins d’une dizaine de mètres des contreforts.
La bête était morte à présent, du moins était-ce tout comme. Les fonctions motrices détruites, les autres allaient suivre rapidement, et les soldats qui déjà s’acharnaient sur les structures vitales ne faisaient qu’abréger les souffrances du malheureux ver. Je descendis, accompagné de Galaad et Mercutio.
« Cette créature n’aurait pas dû mourir, m’exclamai-je. Je veillerai à ce que l’on rende la reine des Faës à la forêt, ce genre de gâchis ne saurait être toléré.
— Voilà qui est parlé en prodige, reconnut Mercutio. Il y a peut-être encore de l’espoir pour toi, jeune padawan.
— Hein ?
— Non, rien. »
Alors que la piétaille s’occupait de massacrer allègrement la créature, aux cris peu subtils mais exultants de « métamère en short ! » ou encore « saloperie de polychète à la con ! », nous vîmes Vallach’ arriver en courant vers nous. Il était essoufflé et semblait terriblement inquiet quand il nous expliqua la situation :
« Aléthéïos et moi surveillions la fenêtre d’Olanie quand nous avons vu notre vieil ami ailé monsieur R se poser chez lui. Nous avons d’abord cru à une attaque, mais les deux larrons avaient l’air de plutôt bien se connaître. Apparemment, ils ont ourdi quelque plan qu’ils comptent initier dans le secteur, et poursuivre à grande échelle s’il fonctionne. Quelque chose qui touche la magie, sans doute un rapport avec le Fléau…
— Le Fléau ? s’exclama brutalement Mercutio. Qu’est-ce que le Fléau vient… Serait-ce Eux ? Non, nous Les avons chassés plus loin qu’on ne le peut concevoir, Ils ne seraient pas revenus… »
Le prodige s’en fut alors précipitamment, sans juger bon de nous en dire plus.
« J’aime pas quand il parle avec des majuscules pour les méchants ! s’inquiéta Vallach’, à raison pour une fois.
— Que s’est-il passé ensuite ? demandai-je.
— Olanie a demandé s’il fallait vraiment en arriver là, et R a répondu un truc bizarre, du genre “Tu les connais, ils réagissent toujours pareil”…
— Étrange. Puis ?
— Ils se sont envolés. Olanie aussi est un homme-oiseau ! Nous les avons suivis du regard jusqu’à un point apparemment situé au-dessus de la place centrale de la ville, devant le palais. Aléthéïos et Thallia sont déjà là-bas.
— Alors en avant, nous verrons sur place ! »
Et nous partîmes en urgence, laissant là la centaine de soldats supposée défendre la ville, sans trop réfléchir plus avant.
Arrivés sur la place, nous trouvâmes effectivement les deux mages du rêve, ou plutôt des cauchemars selon ce que m’avait dit Mercutio. Mais je n’avais guère le temps de m’en prendre à eux. Azyel, en revanche…
« Que manigances-tu, vermine fataliste ! s’exclama-t-il en avançant vers Aléthéïos, assis en tailleur au centre de la place.
— Il se concentre, expliqua Thallia, visiblement nerveuse. Il essaie de suivre les pensées des hommes ailés, ce n’est pas un exercice facile.
— Ah, silence, sournois serpent, tes mensonges ne m’égareront pas plus avant. N’était ton engeance draconique, je te pourfendrais sur le champ, mais à défaut au moins n’écouterai-je plus tes perfides conseils.
— Seigneur Azyel serait bien sage de s’en contenter, en effet, siffla Thallia, l’air pour la première fois agacé. Je suis lasse de vos rodomontades, ne me donnez pas l’occasion de vous montrer toute l’étendue que peut… atteindre… mon… ire…
— Thallia, vous allez bien ? demandai-je, la voyant en sueur.
— Petit prodige a grandi… Auriez-vous… déjà pris… un niveau ? »
Ses plaisanteries n’empêchaient personne de voir qu’elle souffrait, et elle mit bientôt un genou à terre sous la douleur. Je me précipitai pour la soutenir, à quoi elle répliqua par un geste violent du bras, sans grande conviction toutefois. Aléthéïos ouvrit alors les yeux :
« Aïe ! Les gars, on a un sérieux problème !
— Aléthéïos, regarde Thallia… Que lui arrive-t-il ?
— Rien de plus que ce qui arrive à toute la ville. Ne le sens-tu pas Fagus ? Ni toi, Azyel ? La magie s’en va. »
Je réalisai alors que la voix si familière de la terre, qui d’ordinaire parlait par tout mon corps, ne me parvenait plus. Azyel, de son côté, semblait totalement désemparé, incapable qu’il était de faire jaillir la moindre étincelle. Aléthéïos avait été obligé d’interrompre son contact télépathique et Thallia, dragon et donc être de magie par excellence, souffrait mille morts. Elle sombra rapidement dans un semi-coma inquiétant. Le mage noir, dont elle était manifestement le lien draconique, semblait à l’agonie de la voir en cet état.
Comme je demandai quelle pouvait être la raison de ce phénomène, il me répondit ce qu’il avait pu comprendre le peu de temps qu’il avait hanté les pensées des hommes-oiseaux :
« Ils ont enlevé la reine des Faës et la maintiennent captive sur une plate-forme volante, à la verticale de ce point. Ils ont de plus établi tout un réseau de bassins de contention dans les égouts, qu’ils ont rempli de vers du Fléau. La reine sert d’amplificateur, elle développe l’effet thaumophage des vers et le change en un champ antimagie englobant une vaste zone, je dirais en gros toute la ville.
— Une diablerie humaniste, certainement ! s’écria Azyel.
— Non, Azyel, les humanistes n’ont rien à voir là-dedans » rétorqua calmement Vallach’.
Tout le monde se retourna vers le marquis qui se tenait debout face au groupe, l’air plus déterminé que jamais. Mais cette fois il avait abandonné son côté théâtral et grandiloquent et s’exprimait sur un ton tout à fait sérieux.
« Les humanistes n’ont certes jamais renoncé à mettre la main sur les Marches alizées, mais pas de cette manière. Si nous visons le trône, c’est uniquement pour des motifs politiques, et c’est politiquement que nous désirions le conquérir.
— Tu avoues donc ton allégeance aux nations du Nord ? s’exclama Azyel, ivre de joie à l’idée de coffrer un fataliste et un humaniste. Tu reconnais n’être venu ici que pour tenter de ravir le trône des Marches pour le compte de la fédération humaniste ?
— Oui, Azyel, je reconnais tout cela, et alors ? La magie n’a plus cours, et nous avons à nous occuper d’ennemis communs bien plus importants. Je connais un moyen pour nous amener à leur rencontre, mais il est très risqué…
— Un moyen ? s’insurgea Azyel alors qu’il dégainait son épée. Tu penses que je vais mettre ma vie entre tes mains alors que tu viens d’avouer que mmmmhhh…
— La ferme Azyel, intima Galaad qui bâillonnait son ami. Quel est ce moyen ?
— Les savants humanistes ont mis au point des méthodes de concentration permettant une certaine forme de lévitation. Pas vraiment de la magie, mais… Je n’ai pas le temps de vous l’expliquer en détail, mais ça fonctionne encore ! En me concentrant je dois pouvoir permettre à quatre d’entre nous de monter jusqu’à la plate-forme. Peut-être cinq…
— Allez-y sans moi, fit Aléthéïos. Sans magie, je ne suis qu’un poids mort. Je vais essayer de m’occuper des vers du Fléau mais dans l’immédiat, un autre combat m’attend. » Il regardait dans une direction précise, respirant avec peine, et nous discernâmes dans la pénombre la silhouette reconnaissable entre toutes de Mercutio.


[1] Genre : « Ah, c’est marrant cette mode de la paille dans les cheveux et les vêtements ! » ou encore : « Fais gaffe, il t’en reste un peu là… Mais non, du lait, ha, ha, ha… » Tout en finesse.